Histoire sans nom pour une vie sans naissance
J’ai reconstitué une partie de mon histoire à partir à mes papiers d’adoption et des divers documents retrouvés.
Je serais née en 1967, quelque part dans le centre du Vietnam, près de Ðanang, juste en dessous du 17ème parallèle, ligne de démarcation qui séparait géographiquement le Vietnam, le Nord du Sud, de deux idéologies aussi.
“De parents inconnus” : trois petits mots qui raisonnent sans écho, qui changent le cours d’une vie et cachent sans doute une histoire tragique. Cette seule mention sur nos actes de naissance a fait de nous des enfants abandonnés ou orphelins.
“Recueillie à sa naissance à l’orphelinat Thanh Tâm (Sacré Coeur) de Ðanang” : “Recueillie” sous-entend abandonnée (sans parents connus) ou orpheline (dont les deux parents sont décédés), au choix. “A la naissance” suppose que je suis peut-être venue directement de la maternité de Ðanang ou trouvée à quelques jours de vie puis amenée à l’orphelinat.
Donc mon histoire commence là, à l’orphelinat de Ðanang – l’annexe de la plage - avec d’autres enfants, des bébés, des petits, des un plus âgés aussi, avec comme nourrices les Soeurs de Saint Paul de Chartres puisqu’elles dirigeaient cette institution. Soeur Angela était à cette période la directrice, Mère Ange la supérieure provinciale des Soeurs.
“Date d’arrivée à l’orphelinat inconnue” : Peut-être entre juillet 1967 et juillet 1968, une bonne latitude de temps qui laisse la place à de nombreuses interrogations.
“Non enregistrée sur le registre principal de l’orphelinat de Ðanang” : Si je l’ai été alors la soeur qui a recopié le registre avant de le remettre aux nouvelles autorités en 1975 m’a oubliée.
” Sans papier” : Pas d’acte ou de jugement de naissance, qui m’identifierait avec un vrai nom, une date et un lieu de naissance exacte, le nom de mes parents biologiques.
Un “vrai faux état civil” : Les Soeurs de Saint Paul de Chartres m’ont donnée un état civil inventé de toutes pièces mais légalisé par un jugement de naissance qui fut enregistré le 19 juillet 1968 au tribunal de Quang Nam. Les Soeurs allaient régulièrement au Tribunal pour régulariser l’état civil des enfants de parents inconnus. Les dates de naissance étaient données par rapport aux indices de croissance et les lieux de naissance attribués par les soeurs de façon aléatoire.
Comment suis-je arrivée à l’orphelinat ? Qui m’a amené ? Personne ne sait, personne ne se rappelle plus, personne aujourd’hui à qui demander.
J’allais m’appeler Lê Thị Mộng Chi (qui signifierait “une branche sur laquelle on rêve“), supposée être née le 8 juillet 1967, avec comme lieu de naissance “Phu Qui” (province de Quang Nam).
Voilà, les premières fondations de mon histoire – qui donne une identité – sont déjà faussées mais elles en sont la base.
A l’orphelinat, je suis soignée, je grandis, je survis aux premières privations, aux épidémies, à la vie collective de l’orphelinat.
Je devais être tout de même en assez bonne santé pour que Mère Ange, Soeur Angela ou Rosemary Taylor lors d’une visite au Sacré Coeur me remarquent et pensent que j’ai les forces suffisantes pour supporter le trajet Ðanang-Saigon.
“Date de départ de l’orphelinat de Ðanang inconnue” : Je suis donc envoyée à Saigon à “To Am” (qui signifie « nid douillet »), la première pouponnière ouverte en août 1968 par Rosemary Taylor et Rose Tintore où je suis restée sans doute quelques mois ou semaines (toujours pas de dates précises).
To Am, en plus d’un centre de soins et d’accueil pour les enfants abandonnés de Saigon fut aussi une étape transitoire pour de nombreux enfants recueillis dans les orphelinats de province, le temps que les papiers d’adoption nécessaires soient établis avec les différentes autorités. Car ce n’est pas un hasard si je suis venue à Saigon car j’avais un statut “d’enfant adoptable”. En effet, Rosemary Taylor, mandatée par Terre des Hommes, faisait partir depuis la fin de l’année 1967 des orphelins vietnamiens dans des familles d’accueil étrangères en vue d’une adoption.
Les dates retrouvées sur quelques documents d’adoption indiquent un départ programmé dès janvier 1969.
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09/01/1969 : Vaccinations anti-variolique et anti-cholera,
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17/01/1969 : Délivrance de mon passeport vietnamien et autorisation de sortie du territoire,
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23/01/1969 : Délivrance du visa d’entrée par le Consulat Général de France à Saigon,
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25/01/1969 : Départ de l’aéroport de Saigon pour la France,
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26/01/1969 : Arrivée à Nice.
Je me suis envolée un jour de janvier 1969, ne sachant pas que, de l’autre côté de la planète, une nouvelle famille m’attendait pour une nouvelle vie, un nouveau départ.
Le début de ma vie s’écrit donc comme une équation à plusieurs inconnues
qu’il est impossible de résoudre encore aujourd’hui.